Le TÚnor maltais

Pendant l’été 2010, Joseph Calleja a effectué sa prise de rôle en Gabriele Adorno dans Simon Boccanegra de Verdi. Cela se passait au Covent Garden de Londres, et un certain Plácido Domingo faisait partie de la distribution, incarnant désormais le rôle-titre de baryton.

Calleja avait prévu d’apprendre le rôle très difficile d’Adorno au cours de l’été précédent, mais il n’en avait pas trouvé le temps, ayant dû se préparer pour une autre prise de rôle, l’Hoffmann d’Offenbach, qu’il avait accepté d’endosser au pied levé au Metropolitan Opera de New York après le forfait d’un de ses confrères. «Ainsi, contrairement à tous mes principes, je n’ai travaillé Adorno que pendant deux semaines avant de venir à Londres», explique Calleja en riant. «Je n’avais pas d’autre créneau, mais ma voix me disait qu’elle était prête pour de nouveaux rivages, et dès que j’ai abordé cette partition, je l’ai eue dans le timbre comme si je la chantais depuis dix ans. C’était vraiment l’un de ces moments où tout fonctionne.» La critique en a convenu avec enthousiasme: non seulement les éloges décernés à Calleja ont égalé ceux adressés à Domingo, mais dans certains cas, ils ont même failli les surpasser. 

Cette anecdote illustre non seulement la prédominance croissante de Calleja sur les scènes lyriques de la planète, mais également son évolution d’artiste de scène. Il y a maintenant cinq ans que le ténor maltais, qui a aujourd’hui trente-trois ans, a enregistré son dernier récital pour le disque, The Golden Voice (qui faisait suite à ses Tenor Arias de 2004) – une longue période loin des studios. «A l’époque, j’étais extrêmement jeune pour enregistrer des discs, réplique-t-il. Bien sûr, j’étais ravi de ce succès, mais il me restait encore un long chemin à parcourir. Ce qui a changé, c’est que j’ai trouvé un bien meilleur confort vocal et une maturité que seul le temps passé en scène peut apporter à notre art. Quand on connaît un rôle sur le bout des doigts on peut trouver bien plus facilement les nuances et les inflexions voulues.»

Ainsi, il est possible, entre autres approches, d’aborder The Maltese Tenor par le biais des rôles que Calleja maîtrise maintenant grâce à l’immédiateté de l’interprétation sur le vif. On trouve bien sûr l’air d’Adorno «Sento avvampar nell’anima», ajouté sur le tard à l’album, mais que Calleja trouvait incontournable après son triomphe londonien. Il est encore rarement chanté en-dehors des exécutions intégrales de l’opéra. «Mais il est tellement bien écrit que tout ténor qui se respecte doué d’une bon instrument devrait en faire son cheval de bataille.»

Hoffmann, un autre rôle qu’il a récemment ajouté à son actif, est présent aussi, au sein d’un quatuor de héros français qui comprend le Des Grieux de Massenet (Manon), le Faust de Gounod et, dans un langoureux duo avec la soprano polonaise Aleksandra Kurzak, Nadir, le pêcheur amoureux des Pêcheurs de perles de Bizet.

«Les quatre ou cinq années qui viennent sont idéales pour que j’explore ces rôles français très lyriques, explique Calleja. Le débat fait rage sur ce qu’est vraiment le “style français”, mais tout le monde s’accorde à dire que la ligne de ce répertoire laisse moins de marge de manœuvre, moins d’espace pour s’exprimer personnellement en tant que chanteur. Quant à moi, je l’aborde sous l’angle du style belcantiste italien. C’est ce que j’essaie de faire avec Hoffmann, surtout dans la partie centrale de son air, qui est plus lyrique.»

Dans le fameux «Salut, demeure chaste et pure» de Faust – que Calleja a chanté à Berlin et adorerait incarner à nouveau –, le défi est plutôt de donner fraicheur et spontanéité à ce qui est l’un des «tubes» de l’opéra. «On chante si souvent ce type d’air que l’on a tendance à oublier ce que dit le texte, ce que le morceau signifie dans son contexte.» Le duo des Pêcheurs de perles aussi fait suite à des exécutions données en concert à Francfort, qui réunissaient Joseph Calleja et Aleksandra Kurzak. «A la fin de la soirée, nous avons eu droit à une demi-heure de standing ovation . . . alors je me suis dit qu’il fallait reprendre le duo sur cet album.»

S’il a choisi pour ces airs une approche dramatique plus forte, cela n’a pas entamé la fidélité de Calleja au style belcantiste. C’est l’une des raisons pour lesquelles on a souvent trouvé sa voix «désuète»: la grâce et l’élégance mariées à un timbre plus léger que ceux de nombreux autres ténors de sa génération, le tout ponctué d’un vibrato rapide et persistant. Au début de la carrière du chanteur, certains trouvaient le même envahissant. «Pendant un certain temps, mon vibrato a été très, très rapide, reconnaît Calleja. Mais les gens oublient de préciser ou de se rappeler quel âge j’avais à l’époque. Si vous écoutez les tout premiers enregistrements de Jussi Björling, d’Enrico Caruso ou de Giuseppe di Stefano, ils ont tous ce vibrato, qui finit par ralentir et mûrir.»

Calleja a grandi en écoutant les grands chanteurs du XXe siècle et refuse d’être sermonné sur ce qu’ils faisaient ou ne faisaient pas pour préserver la perfection de leurs voix d’or: l’écoute de leurs disques a été un élément fondamental de ses études à Malte avec le mentor de son enfance, Paul Asciak, un ténor devenu professeur. «Il a chanté en concert avec Tito Schipa, il était l’ami de Franco Corelli . . . ce qu’il m’a enseigné, en s’appuyant sur l’écoute des vieux enregistrements, c’est vraiment la manière d’autrefois. Certains chanteurs disent que quand ils préparent un nouveau rôle, ils n’écoutent personne d’autre. Je peux le comprendre, mais je ne l’accepte pas! Ne pas écouter ce que nos prédécesseurs ont fait avant nous, c’est comme être une feuille sur un arbre qui ne sait pas à quel arbre elle est accrochée.»

Les vieux maîtres seront les guides de Calleja lorsqu’il se mesurera à un répertoire italien plus large et exigeant. C’est la nouvelle voie indiquée par The Maltese Tenor: pas seulement La Bohème de Puccini, mais aussi Tosca et Manon Lescaut. Outre Boccanegra, Verdi est représenté par Un ballo in maschera et Luisa Miller, des opéras requérant un ténor plus spinto (littéralement: poussé). Pour certains, Mefistofele, la version proposée par Boito du mythe de Faust, dont Calleja chante le séduisant air «Dai campi, dai prati», représentera carrément un pas de plus vers le grand répertoire dramatique. «C’est la voix et rien qu’elle qui devrait dire au chanteur quand le moment est venu de passer de La Bohème ou Lucia di Lammermoor à ce répertoire, fait remarquer Calleja. Mefistofele et Un ballo in maschera, notamment, sont merveilleusement bien écrits, constamment sur le souffle avec une approche qui appartient encore à la veine du bel canto. Ce n’est pas parce que c’est du Verdi qu’il faut absolument crier tout le rôle.»

On pourrait appeler ça la sagesse de la maturité du ténor maltais, ou quand on s’appelle Joseph Calleja, dire tout bonnement que c’est viscéral. «Désolé de ne pas avoir quelque chose de plus intellectuel à vous offrir», s’excuse-t-il en riant. «Mais mon but est simplement de chanter le mieux possible – sans renier l’enthousiasme que je mets dans mon travail.»

Neil Fisher
2/2011